Skip to main content Skip to Footer

PERSPECTIVES


Q&A avec François Barrault, Président de l’IDATE

Les raisons d’espérer pour l’industrie des télécommunications : le réseau et la relation client étant les deux grandes priorités.

FRANÇOIS BARRAULT
Président du Conseil d’Administration, IDATE

Pouvez-vous nous dire ce que vous pensez de l’état actuel du secteur des télécommunications en Europe ? Dans quel sens voyez-vous cette industrie évoluée ?
Notre industrie est en pleine transformation, ce qui offre des opportunités considérables tout en causant un certain nombre de tensions. Ce qui était vrai il y a quelques années ne l’est plus aujourd’hui. Souvenez-vous : il y a quelques années, il n’y avait que la voix, un opérateur de télécommunications par pays, qui poussait son produit. Maintenant, il y a 160 opérateurs en Europe, et ils sont sous une forte pression. Dans le même temps, de nombreuses entreprises nouvelles émergent, celles que l’on appelle les OTT(Over The Top players/Service par détournement).

Avec cette multiplication des opérateurs opérant en Europe, quels sont les problèmes majeurs que doit gérer le secteur des télécommunications européen en comparaison d’autres régions comme l’Amérique du Nord ou l’Asie ?
C’est une période très intéressante pour notre industrie. D’un côté, vous avez des entreprises fantastiques, une grande création de richesses et de la croissance. De l’autre, le marché traditionnel souffre réellement. Rien qu’en Europe, vous avez 160 opérateurs contre 4 aux USA et 3 en Chine. Il y a une grande pression : pression sur le prix, pression sur le coût, pression sur la marge, et de nombreuses attentes.

Selon vous, quelle est la cause première auxquels doivent faire face les opérateurs télécoms en Europe ?
Il y a une explosion du trafic 3G. D’ici à 2020, ce trafic sera multiplié par onze. En même temps, les recettes sont stables, mais dans le meilleur des cas, nous sommes en déflation. C’est très difficile pour un opérateur de conserver son niveau d’investissement tout en gérant la pression sur leurs bénéfices avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement et les attentes du marché. Si nous ne faisons pas attention, nous allons au conflit. Nous devons réinventer un modèle où le financement de l’infrastructure sera à la charge non seulement des opérateurs mais aussi de leurs prestataires.

Que devrait faire l’industrie des télécommunications pour garantir sa réussite future ?
Les nouvelles entreprises du secteur se sont construites autour des clients, sur un mode viral. Vous construisez une application, et elle fait le tour du monde. C’est très difficile pour ces deux mondes de travailler ensemble. C’est un écosystème car tout le monde a besoin des autres. L’opérateur télécom a besoin de l’OTT pour créer du trafic et l’OTT à besoin de l’opérateur pour son infrastructure.

Quel est le facteur clé que vont devoir gérer les acteurs de l’industrie pour faire face à la révolution numérique ?
Selon moi, le plus important est de définir quel est le cœur de métier des acteurs de l’industrie et quelles sont les activités périphériques. Quand on regarde les opérateurs télécoms, il est évident que le cœur de métier consiste à construire l’entreprise autour du client, que ce soit un consommateur ou une entreprise. Le gros problème c’est le réseau : quelques personnes considèrent le réseau comme un actif principal, d’autres non. Observons les Directeurs Généraux : un Directeur Général venant de l’industrie retail va penser au client, à la marque, à l’offre. Un Directeur Général venant de l’industrie des télécoms va penser au réseau.

La croissance sera également nourrie par toutes ces nouvelles entreprises, qui nous permettent non seulement d’avoir une vie plus facile en tant que citoyen mais qui offrent aussi aux investisseurs de nouvelles opportunités (e-commerce, big data…), toutes ces nouvelles applications qui créent de la valeur ; non seulement au niveau transactionnel, mais qui aide aussi à rassembler des informations complètes sur les clients potentiels. Qui seront les gagnants et les perdants ? Je ne sais pas encore.

Dans quelle mesure le marché des télécoms en Europe est-il différent du reste du monde?
Je voyage autour du monde toute l’année, et je suis impressionné de voir les différentes dynamiques à l’œuvre. En Europe, nous sommes clairement en difficulté. 160 opérateurs, alors que nous avons la place pour 60, 80. Il y a une grosse pression sur le prix, une grosse pression sur les investissements, ce qui explique notre retard, soit dit en passant. Nous sommes en retard sur le LT, nous sommes en retard sur la 4G, et nous sommes en retard sur la fibre. Si vous allez aux Etats-Unis, ça se passe assez bien. L’ARPU, le revenu moyen par utilisateur, est assez élevé : $80, $100 et c’est normal, en comparaison des $15 dans certains pays d’Europe.

Les Etats-Unis, selon moi, ont rattrapé leur retard dans l’industrie mobile. Maintenant, vous avez une très bonne 4G, vous avez un bon accès Internet à la maison et je pense que l’ARPU a été accepté par le marché. Mon fils, qui est étudiant à Boston, paye $100 par mois, et il est heureux alors qu’il a un budget étudiant. Quand vous allez en Afrique, c’est une mine d’or. Tout le monde veut être présent. La plupart des OTT veulent conquérir des parts de marché en Afrique. La problématique est de construire les infrastructures. Il y a de nombreuses opportunités et de l’argent disponible. Quand vous allez en Asie, c’est fantastique, vous avez l’envergure, un grand appétit pour la technologie et elle est disponible. Donc voyager à travers le monde dans notre industrie est passionnant car aucune région ne se ressemble.

Où est-ce que les acteurs OTT entrent en jeu et quel genre de rôle jouent-ils ?
Il y a eu de nombreuses discussions, les acteurs OTT versus les opérateurs télécoms. Les bons opérateurs télécoms, les mauvais acteurs OTT. Je pense que, comme il s’agit d’un écosystème, nous avons tous besoin des autres. Un acteur OTT n’investira jamais sur l’humain. En même temps, un opérateur télécom a du personnel à disposition. Le modèle de la prochaine génération sera d’avoir toutes les équipes travaillant ensemble et faisant ce qu’ils savent faire le mieux.

Quelles sont les conséquences de ces changements technologiques sur les gens au quotidien ?
Une chose qui a changé le monde c’est l’accès au savoir pour tout le monde. On passe d’un monde où « je sais, je suis » à un monde dans lequel « je sais, je partage ». « Je sais, je suis », cela signifie que le savoir était partagé avec très peu de monde. Maintenant, le savoir est partout, tout le monde a accès au savoir. C’est très intéressant de voir comment la R&D fonctionne. Bien entendu, les grandes entreprises sont au centre. Mais les entreprises intelligentes ont ouvert leur R&D au monde. De nombreuses personnes à travers le monde, à l’université ou bien à la maison, travaillent en parallèle sur le même sujet au même moment. Et pour moi, le produit de la prochaine génération sera inventé là-bas. Pas en labo mais par un groupe de personnes travaillant sur un projet, partageant leur savoir sur des applications au sujet de choses qui créeront de la valeur pour les communautés.

Pouvez-vous identifier quelques-unes des préoccupations que vous éprouvez face à tant de changement?
Ma plus grande préoccupation, aujourd’hui, c’est de «combler l’écart ». Entre aujourd’hui et la fin des années 2020, il y aura un manque de CAPEX et d’OPEX pour financer les infrastructures et absorber l’énorme quantité de trafic. Nous estimons cet écart entre 25 et 30 milliard d’euros. Nous avons donc besoin d’être très créatifs pour imaginer un mode de financement pour ces changements d’infrastructures. Dans notre institut digital, nous sommes très inquiets pour le futur. Nous sommes très enthousiastes à propos de la technologie, mais nous sommes très inquiets à propos du financement des infrastructures.

Nous devons être créatifs, nous devons travailler avec toutes les parties prenantes, les autorités publiques, les pays et aussi les gros investisseurs, afin de financer et construire les infrastructures dont nous avons besoin pour absorber tout ce trafic croissant.

Quel est le cœur de métier de l’industrie des télécommunications : le réseau ou bien le consommateur?
Un peu plus tôt cette année, il y a eu de nombreuses discussions à propos des réseaux, et de nombreuses discussions à propos du SDN et de la dématérialisation. Et il y a clairement deux camps : celui qui pense que le réseau est fondamental et celui qui pense que c’est le consommateur. Comme toujours, le compromis se fera entre les deux. Cependant, quand on observe la croissance du trafic, les ambitions des consommateurs, la rapidité avec laquelle de nouvelles applications sont disponibles, il faut avoir une application des logiciels très agile, et il n’y a que le SDN qui puisse l’offrir. Donc finalement, sur un même logiciel et une même application, on peut avoir du provisionnement, de la facturation, en démarrant n’importe quelle application. Et aussi, le suivi en temps réel des réseaux, afin que ceux-ci soient redéfinis directement lorsqu’il y a un pic. Ceci va aider à définir, concevoir et exploiter les réseaux à même d’absorber le trafic croissant.

L’industrie étant en pleine transition, et les changements majeurs ayant lieu tout autour de nous, êtes-vous optimiste quant au futur de l’industrie ?
La bonne nouvelle, c’est qu’au final, le gagnant sera le consommateur. Quoiqu’il advienne, de plus en plus de monde va avoir accès au savoir, de plus en plus de monde va avoir accès aux applications, et la tendance est très bonne pour tous les citoyens du monde. Donc je suis très, très optimiste.